« LES BELLES CHOSES SONT DIFFICILES » : THEATRE A BIARRITZ

“Les belles choses sont difficiles”

Retour sur la mise en scène de l’Hippias majeur de Platon, à Biarritz


Photographie prise par Chloé Lamiable (Terminale L ; merci à elle !) durant le spectacle :

Gérard Mascot dans le rôle de Socrate, Dominique Ferrier dans celui d’Hippias

(Compagnie des Amis de Platon)

Socrate est venu à Biarritz, le 17 février 2020, au théâtre du Colisée. Il s’était annoncé, et c’est pourquoi nous sommes venus l’entendre avec la Terminale littéraire, les élèves de la Première « Humanités, Littérature et Philosophie » de Madame Camin et quelques élèves de l’atelier théâtral de Madame Zumkeller. Mais il n’est pas venu tout seul : il y avait aussi le fier Hippias, un sophiste réputé, capable de tout enseigner. Prenant l’air de ne rien savoir, Socrate lui a demandé, au bout d’un moment : « Voyons, serais-tu capable de dire ce qu’est le beau ? » Et d’ajouter : « Bien sûr, tu connais cela en toute clarté, et ce ne doit être qu’une connaissance infime parmi toutes les choses que tu sais. » Hippias s’attendait à une question plus redoutable ; il a même ri de bon cœur, tout en contemplant avec satisfaction le discours qu’il venait de composer, songeant sans doute aux drachmes d’or que lui rapporterait, une fois de plus, sa prosodie si recherchée. « Par Zeus, Socrate, assurément infime ! Une question sans importance, pour ainsi dire. » Mais vous savez comment est Socrate. Il est « le taon qui, de tout le jour, ne cesse jamais de vous réveiller » (Apologie de Socrate, 30e) ; il est l’« accoucheur » qui « surveille [les] âmes en travail », et qui discerne « à coup sûr » si l’on « enfante une chimère… ou un fruit réel et vrai » (Théétète, 150b). Ainsi s’est-il présenté lui-même à d’autres occasions. Il n’a pas fait d’exception pour Hippias ; il ne l’a pas épargné ; il l’a même harcelé, revenant sans cesse à cette unique question : mais qu’est-ce que le beau ? Ou, plus précisément : n’est-ce pas par le beau que les belles choses sont belles ? La beauté… voilà bien une de ces choses que l’on connaît et reconnaît sans peine, jusqu’au moment où l’on nous demande ce que c’est !

Au bout d’une heure et dix minutes environ, nous nous sommes rendus à l’évidence, non sans amertume, du fait que ce n’étaient pas le vrai Socrate ni le vrai Hippias que nous venions de voir… C’étaient des acteurs. Comme pour s’en excuser, ils sont restés discuter avec nous un moment. Et puis nous sommes partis, avec quelques affiches gracieusement offertes, en souvenir. Nous avons longé, au début du retour, la Grande Plage de Biarritz sous un ciel tourmenté – clin d’œil divin : vous cherchiez le beau, le « to kalon » comme disent les Grecs, eh bien le voici ! Et puis les élèves ne connaissent pas l’amertume. Qu’en ont-ils pensé ? Jade salue le « jeu incroyable des acteurs qui était captivant », ainsi que « le décor de la scène [qui] participe également à la vivacité de la pièce », mais aussi le texte lui-même qui l’a « fait réfléchir sur la question de base de la représentation : qu’est-ce que le beau ? » Merci Jade ! Mathis, quant à lui, a d’abord fait cet aveu : « j’ai souvent tendance à décrocher… » ; et d’ajouter aussitôt : « …mais là les comédiens étaient tellement dynamiques et ils maîtrisaient tellement bien le texte que j’ai trouvé le temps court » ; puis : « cette pièce m’a permis de mieux connaître le personnage de Platon*, et notamment son caractère, car, à travers les textes, il est parfois difficile de comprendre l’état d’esprit des personnages » (*en fait, le protagoniste est bien Socrate ; Platon a surtout écrit le dialogue !) ; enfin : « l’échange que l’on a eu avec les comédiens après la pièce était constructif car on a pu encore mieux comprendre la pièce et surtout connaître certains aspects du métier de comédien, qui est un métier que l’on n’a pas l’habitude de rencontrer tous les jours. » Certes ! Et il est encore plus rare de voir jouer un acteur qui fréquente son personnage continûment depuis une trentaine d’années, comme c’est le cas de Gérard Mascot avec Socrate ! Merci Mathis. Et vous, Lény, élève de Terminale littéraire ? « Malgré le fait que j’ai apprécié le récit écrit… » (en effet, le dialogue avait été étudié d’assez près avec sa classe), « …j’ai préféré l’adaptation théâtrale car elle rend les lignes du texte plus vivantes, significatives et simples à assimiler grâce à cette superbe mise en scène qui nous plonge dans un passé lointain de la Grèce antique, tandis que le livre, plus difficile et lourd à comprendre, me pesait lors de sa lecture. » Belle franchise, Lény ! Et qu’avez-vous pensé de l’agaçant Socrate ? « J’ai particulièrement aimé le fait que Socrate emploie l’ironie pour flatter Hippias afin de continuer à le faire converser et réfléchir sur la question du beau… Socrate fait ici une critique des Sophistes, dénonçant leur égo et leur incapacité à admettre leurs lacunes ; Hippias représente une attitude générale des Sophistes, en ne voulant pas admettre qu’il ne connaît pas la réponse à la question de savoir ce qu’est le beau. » Merci, Lény. J’espère cependant que vous n’emploierez pas trop hardiment la méthode socratique la prochaine fois que vous aurez une question à poser à vos professeurs… Mais je vous laisse le mot de la fin. « Je suis d’accord avec la conclusion de Socrate : “les belles choses sont difficiles.” »

MARC CONTURIE

Professeur de philosophie